à la recherche de Joséphine Baker

La vie de Joséphine Baker, qui traverse l’histoire du XXe siècle, est une véritable épopée. Une épopée extraordinaire, qui débute dans le Missouri à Saint-Louis et s’achève à Monaco. De ce destin hors du commun, il nous reste des objets de toute nature, dont on pourrait faire une liste à la Prévert : des costumes et des accessoires de scène, des archives photographiques et cinématographiques, des archives sonores, des affiches de spectacle, des articles de presse, des archives et des médailles militaires, un uniforme… et un château. Répartis entre collections privées et publiques, les objets de Joséphine font partie du patrimoine national.

L’époque de la Revue Nègre, puis du Casino de Paris

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A l’époque de la Revue Nègre (BNF)

Dès ses débuts à Paris, où elle rencontre les artistes du monde entier séduits par la liberté de la capitale, elle bouleverse les codes de la danse et du spectacle, avec ses fameuses danses animalières qu’elle exécute nue sous les yeux médusés du public. On ne peut éviter de se demander ce que sont devenus ses costumes des années 1920 et notamment sa fameuse ceinture de bananes. Comme toutes les reliques exceptionnelles, beaucoup de ceintures circulent, dont de nombreuses répliques voire des faux grossiers.

On portera toutefois au crédit d’Angélique de Labarre, la propriétaire du château des Milandes, qui déploie une activité remarquable de collectionneuse et de conservatrice privée, la possession de la ceinture authentique. Très affirmative sur ce point, elle tire sa certitude du fait de l’avoir retrouvée dans la famille de Pepito Abattino, le compagnon de Joséphine, et son impresario jusqu’en 1936.

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La ceinture de bananes (1927) ©Chateau des Milandes

« Paul Poiret, nous dit la notice de l’exposition organisée par le Centre national du costume de scène (Déshabillez-moi! – Costumes de la pop et de la chanson,  octobre 2016, CNCS) affectionne tout particulièrement et participe à l’évolution du style vestimentaire de Joséphine, transformant la jeune sauvage exotique en Parisienne élégante, qui déambule dans les rues avec un guépard pour animal de compagnie! » Par ailleurs, la même notice nous apprend que « Joséphine Baker participe activement à sa propre promotion et lance, peu de temps après son arrivée à Paris, une gamme de produits cosmétiques à son nom : l’huile solaire Baker oil, le Baker fix, une gomina en poudre, et enfin le Baker skin qui remplace le bas de soie. Des poupées à son effigie seront aussi commercialisées! » Qui sait si, avec l’entrée de la star au Panthéon, un regain d’intérêt pour ces vestiges ne fera pas ressurgir quelques poupées de certains greniers…!

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Avec son compagnon et impresario Pepito Abattino. Dans ses bras une des fameuses poupées ©Agence Roger Viollet

1927, c’est aussi la date du premier film, pour Joséphine Baker : La Sirène des tropiques. Qui veut se faire une idée des conventions de l’époque, et surtout de la position ambigüe (à la fois consentante et subversive) de la comédienne et de la danseuse doit prendre connaissance de ce film muet et y réfléchir ! On y trouve aussi de nombreuses scènes de danses qui constituent de précieuses archives chorégraphiques. En 1935, avec Princesse Tam Tam, les idées ont peut-être légèrement évolué mais la problématique semble toujours la même : la « sauvage » dérange les bourgeois, mais conquiert l’adhésion du public. La Sirène des tropiques, Princesse Tam Tam, et l’ensemble de la filmographie de Joséphine sont programmés régulièrement à la Cinémathèque française.

Au début des années 30, elle passe aussi à la chanson, et l’on pourrait même dire à sa chanson, celle qui la représente aux yeux de tous : J’ai deux amours, dont Gallica, le catalogue numérique de la Bibliothèque nationale de France conserve les enregistrements.

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Avec Vincent Scotto (BNF)

A cette même époque, Joséphine Baker commence déjà à mettre son statut de vedette au service de la cause des enfants, des pauvres, des exclus. Gallica conserve quelques photos de presse de l’époque. « Mademoiselle Joséphine Baker embrasse un vieillard décoré lors d’une distribution de vivres », « Joséphine Baker à l’arbre de Noël de la préfecture de Police aux Folies Bergères, 23 décembre 1926 »… Mais elle s’amuse aussi : « 12 septembre 1927, au stade Buffalo, Fête des Caf’ Conc’, Joséphine Baker et Mlle Moriss » au volant d’un bolide.

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Melle Joséphine Baker embrasse un vieillard décoré au cours d’une distribution de vivres (BNF)

 

L’époque du château des Milandes : la France libre et l’après-guerre

Il faut reconnaître à Angélique de Labarre, la propriétaire du château des Milandes situé près de Sarlat dans le Périgord, le mérite qui est le sien : rassembler dans ce château, année après année, une belle collection patrimoniale. Le ministère de la Culture a reconnu la qualité de son action et de ses soins en attribuant au château les labels de Maison des Illustres et de Jardins remarquables.

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A l’essayage chez Balmain ©Agence Roger Viollet

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La robe Balmain dans la collection des Milandes ©Château des Milandes

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Croquis Balmain de la robe portée par Joséphine Baker ©Château des Milandes

Dans cette maison, que cette propriétaire passionnée regarde avant tout comme la maison de Joséphine Baker, il y a bien sûr tous les souvenirs de la Résistance puis de l’armée de l’Air et enfin des honneurs qui en ont résulté : la Croix de guerre, la Légion d’honneur… Mais il y a aussi une belle collection des costumes de scène de Joséphine. « Avec la ceinture de banane, nous dit-elle, qui date de 1927, je n’ai qu’un seul costume de scène des années 30, qui est un kimono de Jean Dessès. L’ensemble des autres costumes que nous exposons sont des robes des années 50,60, et 70. Les deux seuls couturiers bien identifiés dans notre collection sont Dessès et Balmain. C’est surtout dans les années 30 et 50 que Joséphine Baker est suivie par les grands couturiers. » La notice du CNCS, déjà citée, précise : « Après la guerre, lorsqu’elle se produit à l’Olympia au cours des années 1950 et 1960, c’est avec la complicité de Bruno Coquatrix et de sa femme Paulette, qui lui fabrique les costumes dessinés par André Levasseur. Ce décorateur, formé à l’Ecole de la chambre syndicale de la Couture parisienne, puis devenu assistant chez Dior (…) conçoit tous les costumes des dernières revues de Joséphine Baker qu’il programme régulièrement à Monaco, où il est en charge de l’organisation des fêtes, bals et galas de bienfaisance. »

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©Château des Milandes

Joséphine Baker épouse en 1947 Jo Bouillon. Ensemble, en 1939, ils ont acheté le château des Milandes et ils y forment le projet d’adopter des enfants de nationalités différentes. Ils finiront par en avoir adopté douze : sa « tribu arc-en-ciel ».

La cérémonie de mariage a eu lieu dans la chapelle du château. Ici, du point de vue patrimonial, les époques se croisent vertigineusement : « La chapelle date de 1503, explique Angélique de Labarre. Depuis quatre ans, nous avons commencé des fouilles archéologiques, et nous avons trouvé la crypte de la famille de Caumont, les premiers propriétaires du château au XVIème siècle. Dans cette crypte, douze corps dont les crânes avaient été sciés (selon les techniques d’embaumement de l’époque), des restes qui sont actuellement étudiés et analysés au CNRS à Bordeaux, mais aussi des peintures murales exceptionnelles. Nous faisons tout cela bien sûr avec le concours de la DRAC (Ministère de la Culture, Direction régionale des affaires culturelles en Nouvelle Aquitaine), avec laquelle nous avons des relations étroites pour la restauration des bâtiments et des intérieurs. »

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Vue aérienne du Château ©Château des Milandes

« Quant au jardin, labellisé Jardins remarquables, il n’a pas été dessiné du temps de Joséphine, mais en 1908 par Jules Vacherot, un architecte paysagiste dont j’aimerais aussi cultiver ici la mémoire, avec Françoise Phiquepal, paysagiste spécialiste des jardins historiques. Joséphine avait une dizaine de jardiniers, elle a continué à entretenir ce jardin. C’était très fleuri à son époque, et elle avait ajouté de grandes statues de marbre, des colonnes, qui malheureusement ont disparu à la vente du château en 1968. »

L’époque de Monaco et de son retour au music-hall

En 1968, Joséphine est ruinée. En quelques années, son excessive et excellente générosité, et sans nul doute une gestion imprudente de sa fortune, lui valent de perdre son château… mais pas son sourire enchanteur. Elle décide de remonter sur les planches pour payer ses dettes. S’il fallait conserver une archive décisive à cet égard, c’est peut-être celle de l’INA montrant Brigitte Bardot, autre grande vedette et autre grande personnalité courageuse, faire un appel aux dons, en direct à la télévision nationale en faveur de Joséphine Baker et de ses enfants. Non moins émouvant est cette autre archive de l’INA où l’on voit Joséphine, venue regarder l’émission, peut-être, dans le café du village voisin, réagir à l’appel de BB. Cet appel sera entendu au moins par Grace Kelly, princesse de Monaco, qui accueillera Joséphine sur le rocher.

De ce destin magnifique, sans nul doute, il reste toutes les leçons que Joséphine Baker nous donne : amour de la vie, de la beauté, de la danse, respect de l’autre, courage, défense des droits humains, engagement personnel exemplaire. Et si ces valeurs, aussi fragiles que les robes, la voix et les gestes d’une danseuse, peuvent se manifester aussi dans des objets patrimoniaux, il est impératif de tout faire pour en assurer la conservation, la transmission et la vie.

 

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